Yannis Ritsos, "Hypothèque"


Des personnes nous quittent, des êtres qui participaient à la joie du monde, des amis. Voici un poème de Yannis Ritsos lu récemment en hommage à une amie disparue. C’est le poème qui est gravé sur la tombe de Ritsos lui-même, dans l’extraordinaire village de Monemvasia.



Hypothèque

Il a dit : je crois en la poésie, en l’amour, en la mort,
C’est justement pourquoi je crois en l’immortalité. J’écris un vers,
j’écris le monde ; j’existe ; le monde existe.
Du bout de mon petit doigt coule une rivière.
Le ciel est sept fois bleu. Cette pureté
est encore la première vérité, ma dernière volonté.

Samos, 31.03.69


ΥΠΟΘΗΚΗ

Είπε: Πιστεύω στην ποίηση, στον έρωτα, στο θάνατο,
γι’ αυτό ακριβώς πιστεύω στην αθανασία. Γράφω ένα στίχο,
γράφω τον κόσμο˙ υπάρχω˙ υπάρχει ο κόσμος.
Από την άκρη του μικρού δαχτύλου μου ρέει ένα ποτάμι.
Ο ουρανός είναι εφτά φορές γαλάζιος. Τούτη η καθαρότητα
είναι και πάλι η πρώτη αλήθεια, η τελευταία μου θέληση.
                                                                                 
                                               31.IIΙ.69

Yannis Ritsos, Pierres, Répétitions, Grilles, traduit du grec par Pascal Neveu

La tombe de Yannis Ritsos (photo Murièle Camac)

Nouveau recueil : "Regarder vivre"


J'ai le plaisir d'annoncer que mon nouveau recueil, Regarder vivre, vient de paraître aux belles éditions toulousaines N&B, dans la collection "Poésie".


108 pages. 
Photographie de Dominique Fernandez en couverture.

On peut le commander pour 12 € en librairie ou sur le site des éditions :



- Une note de lecture de Patrice Maltaverne :
http://poesiechroniquetamalle.blogspot.fr/2016/10/regarder-vivre-de-muriele-camac.html

- Une recension de Claude Vercey sur le site de Décharge, ainsi qu'un poème publié en complément, sur le même site :
I.D n° 669: Vacance, vent, voies
Complément à l'I.D n° 669 - Murièle Camac : Itinéraire, un poème

- Une note de lecture de Laurent Fourcaut dans Place de la Sorbonne n° 7 (mai 2017).

- Une note de lecture de Valérie Canat de Chizy dans Verso n° 169 (juin 2017).




Et un extrait du recueil :



C’est petit petit
mais quoi donc

tic-tac les secondes passent
sur le silence de la tapisserie
sur le noir façon infini
on ne sait pas trop si gravitent 
des étoiles ou des gouttes d’eau
on ne sait pas trop si lève un pain ou une planète

c’est petit comme la châtaigne est
toute petite au pied du châtaignier
cachée par les feuilles mortes
du pied
j’enlève les feuilles mortes                  
j’ai dans la poche une châtaigne ramassée dans les bois
petite petite
en partant je referme avec soin la barrière

je vais rendre la clé à sa propriétaire
je vais prendre un café avant le cimetière

on ne sait pas trop si c’est une châtaigne ou un cerveau
on ne sait pas trop si c’est une fleur ou un intestin
on ne sait pas trop si c’est un œil ou une méduse



© Jitish Kallat

Samaël Steiner, "Seul le bleu reste"


Samaël Steiner, jeune poète, publie aux éditions Le Citron gare un touchant premier recueil traversé par les grandeurs qui font la vie : amour, amitié, voyages, nuit, villes, lumière — et puis la mort bien sûr, qui inspire notamment « Un chant ». Cette dernière section très émouvante est dédiée à l’ami-amant, emporté par « la maladie, droite et tenace, avec sa langue jaune, / et son sexe qui pend dans ses bottes ».



C’est une manière, peut-être, de te dépecer,
de laisser derrière toi, aux ronces des bosquets,
les vêtements de nuit,
puis la peau
et la chair
pour paraître, un matin,
au sortir de la nuit
corps d’os
tenace
sur lequel on voit le souffle courir
sans plus aucune enveloppe,
mais sans pourtant se mêler au vent.

Samaël Steiner, Seul le bleu reste, Editions Le Citron gare, 2016


Egon Shiele, Autoportrait

Vide-poche : Julien Gracq


L’écriture :
"Le goût quasi charnel qu’un écrivain (sinon il n’est qu’à peine un écrivain) a pour les mots, pour leur corpulence ou leur carrure, pour leur poids de fruits ronds qui tombent de l’arbre un à un, ou au contraire pour la vertu qu’ils ont de changer « en délice leur absence », de s’évanouir à mesure au seul profit de leur sillage élargi, il arrive qu’il se transforme peu à peu sans se renier tout au long d’une vie. Quand j’ai commencé à écrire, c’était l’ébranlement vibratile, le coup d’archet sur l’imagination que je leur demandais d’abord et surtout. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai préféré souvent la succulence de ces mots compacts, riches en dentales et fricatives, que l’oreille happe un à un comme le chien les morceaux de viande crue (…). " (p. 157)

Lecture :
"Ce qui occupe l’enseignant dans une œuvre d’art, pour des raisons professionnelles d’ailleurs valables, ce n’est pas la libre imprégnation qui permet d’en jouir, ce sont les prises extérieures par lesquelles on peut la saisir (…). Mais le secret d’une œuvre réside bien moins dans l’ingéniosité de son organisation que dans la qualité de sa matière : si j’entre sans préjugé dans un roman de Stendhal ou un poème de Nerval, je suis d’abord et tout entier seulement odeur de rose, comme la statue de Condillac (…), et par là l’œuvre d’art me livre son caractère opératoire distinctif, qui est d’occuper immédiatement et sans différenciation aucune toute ma cavité intérieure, à la manière d’un gaz qui se dilate." (p. 172)

Julien Gracq, En lisant, en écrivant, José Corti, 1980


Franz Kline