Deux poèmes d'Emmanuel Merle (Ici en exil)


Deux poèmes, dont le premier, du très beau Ici en exil d’Emmanuel Merle, paru récemment.
Voir aussi ma note de lecture sur ce recueil, publiée sur le site Poezibao.



Nous étions trois dans cette pente
le châtaignier mon père et moi
deux autour du feu le troisième
penché sur la voie ferrée

Il faudra l'abattre me dit-il
il a la maladie
Brume et fumée se mêlaient
ça ressemblait à l'origine

Se pouvait-il qu'un arbre meure
Il était tôt le bois chuintait
je regardai mon père et puis
le châtaignier

Je pris un caillou tiède
le lançai sur la voie ferrée
comme on fait un geste d'exil
pour que ce ne soit pas le dit
d'être soi-même exilé


***


La pierre a cette densité
d’un ciel d’orage tout entier
ramassé dans ma main

cette possibilité de cataclysme
comme une froide aspiration
de l’air qu’il me reste
à respirer

A l’homme qui saisit une pierre
le monde rappelle la vie
radicale et muette
de ce qui est

Emmanuel Merle, Ici en exil, L’escampette Editions, 2012



Kiki Smith, Nest and Trees



Parution du recueil "Vitres ouvertes"


Polder est une petite collection dirigée par l’infatigable Claude Vercey et publiée conjointement par la revue Décharge et les éditions Gros Textes d'Yves Artufel. Elle est principalement destinée à mettre le pied à l’étrier à des auteurs ayant encore peu ou pas publié de recueil : par exemple, moi.

Vient donc de paraître le Polder 155 (un grand merci à l’équipe de Décharge et de Gros Textes !), Vitres ouvertes, que je signe et que préface le non moins infatigable Patrice Maltaverne du poézine Traction-Brabant.

Voici un extrait de sa préface :

« Dans un gouvernement utopique de la poésie, dont je voudrais qu’il soit plus rigolo que les autres, Murièle Camac pourrait devenir déléguée à l’ouverture d’esprit ou, si vous trouvez cela d’emblée trop flatteur, experte en sociologie lucide ou en tourisme éclairé.
/…/
Après avoir parcouru cette galerie de portraits, l’idée m’effleure que les textes de Murièle Camac contribuent à un renouveau en douceur de la poésie engagée, qui reste un gros mot pour certains. Mais ne soyons pas indisposés. Aucune adhésion de type syndical n’est demandée ici. Nous sommes juste invités à reprendre conscience de l’extrême diversité des formes de vie, qui dépasse les clivages pouvant exister entre richesse et pauvreté. Se devine là l’envie d’apprivoiser toutes les ambiances, ce qui ajoute aux bienfaits du langage poétique, même si ‘je préfère, je crois, que Palerme se dépose / sur mon pare-brise plutôt que sur ma vie’. »


— Lire d'autres réactions à Vitres ouvertes :
- Claude Vercey sur son blog Itinéraires de délestage
- Jean-Marc Proust, sur le blog de Claude Vercey
- Alain Boudet dans Le promenoir (d'abord paru sur La toile de l'un)
- Georges Cathalo dans la revue Texture
- Murièle Modély sur son blog L'oeil bande
- Cécile Guivarch sur le site Terre à ciel
- Guy Chaty dans la revue Poésie Première
- Teklal Neguib dans la revue en ligne L.ART en Loire (n° 8)

Merci beaucoup, beaucoup à eux !


Et je signale que Simon Alloneau publie conjointement un très bon recueil, Un jour on a jamais rien vu, Polder 156 (car les Polder vont toujours par deux, comme les bonheurs !)


  
Commandes à :
Fontfourane
05380 Châteauroux-les-Alpes
(Chèques à l’ordre de Gros Textes)

50 pages au format 10 x 15, couverture : Michael McCarthy, 6 € (+ 1 € de port – port compris à partir de l’achat de 2 exemplaires)

Deux poèmes de Reiner Kunze (traduction de Mireille Gansel et texte allemand)


Reiner Kunze est un poète allemand de l’ex-RDA, passé en RFA avant la chute du mur pour cause de persécution politique. Je l’ai d’abord découvert grâce à l’émission de France Culture Ça rime à quoi – rappelons l’existence de celle-ci, car les émissions consacrées uniquement à la poésie ne courent pas les rues ! Son recueil paru récemment chez Cheyne, Un jour sur cette terre, est magnifique.

D’une manière générale, je connais très mal la poésie allemande, pour la raison que je ne lis pas du tout l’allemand. Et que je trouve souvent frustrant de ne pouvoir lire un poème qu’en traduction, sans être capable de me référer ne serait-ce que partiellement à la langue originale.
— Se pose toujours la vieille question de la possibilité de traduire des poèmes : dans quelle mesure une telle entreprise est-elle réalisable ? Je reconnais que ma position est très ambivalente sur le sujet : en tant que productrice de textes, l’exercice de la traduction me passionne et me stimule énormément ; en tant que lectrice, je suis souvent obligée de m’avouer déçue par les textes traduits, quelque soit la qualité du ou de la traductrice !

Mais en lisant Un jour sur cette terre, justement, je n’ai pas du tout ressenti de déception. Je salue donc ici tout particulièrement la traductrice, Mireille Gansel : bravo ! Transmission poétique réussie !

Reiner Kunze pratique la densité, la brièveté, l’intensité ; la sagesse, la compassion, la contemplation. Voici deux de ses textes, avec en regard – tout de même – l’original en allemand.




Réponse

Mon père, dites-vous,
mon père au fond de la mine
a des entailles dans le dos,
cicatrices,
traces croûteuses des pierres éboulées,
mais moi, je
chanterais l’amour

Je dis :
justement, pour cela même
Antwort

Mein vater, sagt ihr,
mein vater im schacht
habe risse im rücken,
narben,
grindige spuren niedergegangenen gesteins,
ich aber, ich
sänge die liebe

Ich sage:
eben, deshalb

1956


Chardon argenté

S’en tenir
à la terre

Ne pas jeter d’ombre
sur d’autres

Être dans l’ombre des autres
une clarté
Silberdistel

Sich zurückhalten
an der erde

Keinen schatten werfen
auf andere

Im schatten
der anderen
leuchten

1978

Un jour sur cette terre
, traduction Mireille Gansel, Cheyne, 2007



Un film : César doit mourir, des frères Taviani

Leur monde, c’est un mélange de brutalité et d’honneur. Leurs dialectes rugueux sentent le peuple et les ancêtres. C’est une langue de vaincus et de violence mais une langue de vie, c’est de l’énergie brute qui circule dans les mots. Leur espace est mutilé par les murs et les grilles. Leur temps aussi. Un temps de murs et de grilles et de clés qui tournent bruyamment dans les portes blindées : dix, quinze, vingt ans de prison, toute une vie peut-être. Leur plus grand désir, c’est la liberté.

Alors quand ils jouent Jules César dans leur prison, ils comprennent tout naturellement de quoi ça parle : le meurtre, la violence, les réticences et les remords, le désir impérieux de liberté et l’idée de l’honneur – et la défaite à l’horizon, toujours. Alors le texte de Shakespeare semble avoir été écrit en sicilien ou en napolitain. Alors les lieux de pouvoir et de grandeur, les palais, le Sénat romain, deviennent une prison d’où l’on ne peut jamais s’échapper. Les mafieux minables trouvent en eux-mêmes une noblesse insoupçonnée. Et les grands de ce monde se révèlent aussi misérables que les petits truands sans avenir qu’ils sont aussi.


César doit mourir, des frères Taviani