Un poème de Toni Morrison



La critique littéraire américaine et européenne s’interroge régulièrement pour savoir qui est, qui sera le grand romancier américain de notre époque, le grand peintre contemporain de l’Amérique (ô classements !). Philip Roth, Cormac McCarthy, Thomas Pynchon, Jonathan Franzen ? un autre ? voire une autre, peut-être ?

Pour moi, sans aucun doute possible, c’est Toni Morrison qui est – puisqu’il faut parler au masculin – le grand romancier américain de notre époque.

Et elle est aussi un grand poète, une grande poète : tous ses romans sont en réalité des poèmes en prose. Il lui arrive d’ailleurs parfois d’écrire en vers.
Home, son dernier roman, s’ouvre ainsi :



Whose house is this?
Whose night keeps out the light
In here?
Say, who owns this house?
It’s not mine.
I dreamed another, sweeter, brighter
With a view of lakes crossed in painted boats;
Of fields wide as arms open for me.
This house is strange.
Its shadows lie.
Say, tell me, why does its lock fit my key?

Toni Morrison, Home, 2012






A qui est cette maison ?
A qui est la nuit qui chasse la lumière
D’ici ?
Dis, à qui appartient cette maison ?
Ce n’est pas la mienne.
J’ai rêvé d’une autre, plus douce, plus claire,
Avec vue sur des lacs sillonnés de bateaux peints ;
Sur des champs larges comme des bras ouverts pour moi.
Cette maison est étrange.
Ses ombres mentent.
Dis, dis-moi, pourquoi sa serrure correspond-elle à ma clé ?

Traduction Murièle Camac


Photo Diane Arbus

Une nouvelle expo photo de Michael McCarthy


Michael McCarthy, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois dans ce blog (notamment ici), présente A certain slant of light à la galerie Duboys à Paris.
(A noter que le titre de l’exposition est tiré d’un très beau poème de Emily Dickinson).



Les photographies de Michael McCarthy s’élaborent à la vitesse où les plantes poussent : lentement.

Les techniques utilisées sont anciennes pour ne pas dire archaïques. A l’heure d’Instagram, l’artiste américain a recours au sténopé, au cyanotype, à la gomme bichromatée… Noms délicieusement barbares pour les non-initiés, et qui fleurent bon le 19e siècle, l’artisanat un peu maniaque, l’atelier encombré d’objets en bois, en verre, en métal – matières dures d’où naîtra l’image, fascinante illusion de l’espace.

Ce n’est pas de la nostalgie, c’est de l’amour, et un désir de redonner de l’enfance à la technologie moderne, que Michael McCarthy utilise aussi par ailleurs (il ne dédaigne pas les possibilités offertes par le numérique). Un désir de contrarier un peu le temps, d’inverser la vitesse, non pas de faire marche arrière mais plutôt de faire un (long) détour par les petites routes mal goudronnées, parce qu’on y sent mieux les cahots du chemin, et de quoi celui-ci est fait. A contre-courant de la photographie contemporaine institutionnalisée, souvent très lisse et très cérébrale, il bricole, manipule, et surtout prend le temps de bien regarder. Il rappelle qu’un caillou peut être grand comme une montagne – tout est question de perspective, de point de vue, de perception.

Il y a sans doute chez lui une volonté de comprendre les origines mêmes de la photographie. Ou de l’art. Ou de la vie. C’est à la fois très ambitieux et très humble. Après tout, une photographie argentique, comme une plante, c’est simplement un mariage de lumière, d’eau et de temps, avec un peu de chimie pour lier le tout.

C’est aussi, comme une pierre, un objet patient qui s’impose discrètement et durablement dans l’espace.

Une présence, en tout cas. Voilà ce que l’exposition de la galerie Duboys nous donne à voir : des présences silencieuses mais obstinées. — Silencieuses, le terme est inexact : quand on les écoute avec l’attention qu’elles méritent, les photographies de Michael McCarthy parlent. Mais sans faire de bruit.


© McCarthy: The landscape listens


Deux petits poèmes de Marie Huot


Dans Une histoire avec la bouche, de Marie Huot, l’amour rôde dans les bois. On le repère aux traces qu’il laisse : de petits poèmes palpitants comme une poitrine d’oiseau. Il ne fait presque pas de bruit mais il fait de l’effet.
Quand il se tait sur la page, c’est pour passer le relais du mystère aux enluminures étranges de Diane de Bournazel.



L’amour est toujours une histoire avec la bouche
une histoire d’arbres
et de forêt.
Un resserrement autour de la clairière.
Une frémissante crainte à traverser.
Un bruissement ténu à l’orée
à l’ourlet à l’oreille de l’inconnu.

*

Quand l’amour se promène dans les bois
il n’a qu’un petit chaperon
et rien dessous.
Il est vite nu
si le loup y était.


Marie Huot, Une histoire avec la bouche,
dessins de Diane de Bournazel,
Editions Al Manar - Alain Gorius, 2012


© Diane de Bournazel

Un poème de Pavese, « Mythe »


Un autre poète qui a subi, aux temps mornes du fascisme en Europe, une déportation dans un lieu oublié des dieux et léché par la Méditerranée : l’Italien Cesare Pavese a passé quelques mois, en 1935-1936, dans un petit village de Calabre, où rien n’a pu l’arracher à l’ennui et au dégoût (Pavese n’aimait pas la mer). 
Il y a écrit, entre autres, ce poème au titre plein d’ironie triste, et que je trouve assez bouleversant.


Mito

Verrà il giorno che il giovane dio sarà un uomo,
senza pena, col morto sorriso dell'uomo
che ha compreso. Anche il sole trascorre remoto
arrossando le spiagge. Verrà il giorno che il dio
non saprà più dov'erano le spiagge d'un tempo.

Ci si sveglia un mattino che è morta l'estate,
e negli occhi tumultuano ancora splendori
come ieri, e all'orecchio i fragori del sole
fatto sangue. È mutato il colore del mondo.
La montagna non tocca piú il cielo; le nubi
non s'ammassano piú come frutti; nell'acqua
non traspare più un ciottolo. Il corpo di un uomo
pensieroso si piega, dove un dio respirava.

Il gran sole è finito, e l'odore di terra,
e la libera strada, colorata di gente
che ignorava la morte. Non si muore d'estate.
Se qualcuno spariva, c'era il giovane dio
che viveva per tutti e ignorava la morte.
Su di lui la tristezza era un'ombra di nube.
Il suo passo stupiva la terra.

Ora pesa
la stanchezza su tutte le membra dell'uomo,
senza pena, la calma stanchezza dell'alba
che apre un giorno di pioggia. Le spiagge oscurate
non conoscono il giovane, che un tempo bastava
le guardasse. Né il mare dell'aria rivive
al respiro. Si piegano le labbra dell'uomo
rassegnate, a sorridere davanti alla terra.


Cesare Pavese, Lavorare stanca, Einaudi


Mythe

Un jour viendra où le jeune dieu sera un homme,
sans souffrance, avec le sourire mort
de l’homme qui a compris. Le soleil lui aussi glisse au loin,
en rougissant les plages. Un jour viendra où le dieu
ne saura plus où étaient les plages de jadis.

On s’éveille un matin : l’été est déjà mort,
dans les yeux grondent encore des splendeurs,
comme hier, et à l’oreille le fracas du soleil
devenu sang. Le monde a changé de couleur.
La montagne ne touche plus le ciel ; les nuages
ne s’amoncellent plus comme les fruits ; dans l’eau
pas un galet n’affleure. Un corps d’homme
se courbe pensif, où respirait un dieu.

C’est la fin du grand soleil d’été et de l’odeur de terre
et de la route libre, animée par un peuple
qui ignorait la mort. On ne meurt pas l’été.
Si quelqu’un venait à disparaître, il y avait le jeune dieu
qui vivait pour les autres et ignorait la mort.
Sur lui, la tristesse n’était que l’ombre d’un nuage.
Son pas étonnait la terre.

Maintenant,
la lassitude pèse sur les membres de cet homme,
sans souffrance : la calme lassitude d’une aube
ouvrant un jour de pluie. Les plages assombries
sur lesquelles jadis il n’avait qu’à poser son regard
ne connaissent plus le dieu. Et l’océan de l’air
ne revit plus au souffle. Les lèvres de l’homme
se plissent résignées, pour sourire devant la terre.


Cesare Pavese, Travailler fatigue,
traduction de Gilles de Van, Poésie Gallimard, 1979


Calder, Orange moons